Blog-notes

Au jour le jour (avec quelques pauses), ce qui me passe par la tête, ce que je lis, je vis ...

 

On peut m'écrire à cette adresse : michel.chaillou@noos.fr

lundi 19 décembre

Intermittences et nuage

Ce blog de mes lectures, vraiment trop intermittent. Mais le travail, la fuite des heures, l'actualité qui écrit si sauvagement pour vous ! Bref, aujourd'hui, je reprends ...

Que penser d'un homme d'un autre temps qui s'efforce de tenir le journal de son âme ? Et d'abord existe-t-elle vraiment cette part de son être où il prétend se réfugier sans cesse ? Est-ce elle qui expire sur ses lèvres quand il se tait ? Il appelle cela méditer, je dirais plutôt rentrer en soi comme un ours dans sa caverne. Car il juge les gens trop "hors", hors d'eux-mêmes, trop affairés à mener la barque de leur existence. Mais lui-même ne l'est-il pas toujours, dehors ? Lui qui mène une carrière politique de député, conseiller d'état, partagé entre son manoir familial de Grateloup près de Bergerac et les mondanités de la capitale, ayant permanente porte ouverte chez ceux qui nous gouvernent, sortant de chez un ministre pour aller dîner chez un autre, se frottant aux personnages les plus importants de son époque, mais s'y montrant le plus souvent timide, gauche, embarrassé, faisant lire ses discours par un collègue à la tribune du Corps Législatif. Un nuage l'obscurcit, un nuage intérieur qui a ses éclairs, ses orages. Il avance en se parlant, en se parlant à tâtons dans la nuit de son être et ce sont ses notes arrachées au papier qu'il nous livre.

Il se maria deux fois. A peine sait-on que sa deuxième épouse existe à ses côtés. Il a deux filles. Rare qu'il mentionne leur présence à Grateloup comme à Paris, les portes battent sans doute pourtant autour de lui. Des vivants les repoussent, les ouvrent, les referment, des fenêtres encadrent le printemps, l'automne, l'hiver, il n'entend pas, penché sur ses mondes intérieurs, le dedans a subjugué le dehors. Car il y a deux vies, pense-t-il, l'intérieure et l'extérieure. Il pleut, il vente, il neige, il a froid, il a faim, il fait un clair soleil et lui se tient tout droit drapé dans sa solitude.

Il n'a pas le génie d'une autre célébrité du sud-ouest, Montaigne, qui gîtait pas si loin de son manoir ancestral. Sa phrase reste sèche, abstraite, mais peu à peu on se laisse convaincre, émouvoir par son pathétique. Ce n'est pas un démocrate, il a connu la Terreur, la révolution de 1789. Comme royaliste, il aurait défendu Versailles contre les patriotes et pourtant l'humanité, au sens le plus noble du terme, jase en lui.

Et les jours défilent, les années. C'est sur la scène intérieure de son être que se joue pour lui l'essentiel, le conflit d'ombres dont il cherche à démêler l'obscure clarté. D'ailleurs autant l'écouter, le 15 janvier 1817, il notait ceci :

J'ai eu, ces deux jours, ces moments heureux d'expansion interne et de lucidité d'idées, qui ne m'arrivent que quand je suis seul, en présence de mes idées. J'appelle cela être en bonne fortune avec moi-même. J'ai toujours eu la disposition à retenir en moi les impressions et les idées. L'expansion est toujours plus ou moins lente, difficile et embarrassée. C'est un véritable instinct, qui me tient renfermé en moi-même et qui empêche l'expansion des idées ou des sentiments. La plupart des hommes ne cherchent à concevoir, connaître ou travailler d'une manière quelconque leur intelligence que pour la produire au déhors. Alors qu'ils semblent penser le plus profondément, c'est encore l'effet extérieur qui les occupe. [...]

L'emploi de leur vie est d'arranger les phrases et ils tournent toujours leurs pensées dans le moule grammatical ou logique, bien plus préoccupés des formes que du fond [...] Je me trouve contrasté avec ces hommes par une sorte de faiblesse naturelle. Ma sensibilité réagit peu au dehors, elle est occupée ou par des impressions internes, confuses, et c'est là l'état le plus habituel, ou par des idées qui me saisissent, que je renferme, que je creuse au dedans, sans éprouver aucun besoin de les répandre au dehors.

Qui parle ainsi ? Eh bien, c'est Maine de Biran, Marie François Pierre Gontier de Biran, dans le Journal qu'il tient de 1807 à 1824. Il écrivait en mai 1824, quelques semaines avant sa mort, cette phrase :

Je suis conduit par mon sentiment intime actuel et par la liaison d'idées, dont je m'occupe à observer de plus près la manière dont l'âme est affectée à l'égard de son corps et, d'après les dispositions de ce corps, à diverses époques de la vie.
Il est certain que dans la période actuelle mon âme
hait son corps.

A vous, si vous voulez en savoir plus, d'aller dénicher en bibliothèque le Journal intime de Maine de Biran, publié avec une introduction et les notes d'un de ses lointains parents, A. De la Vallette-Monbrun (Librairie Plon, 1931). Il y a aussi Gallica, me souffle ma femme.

dimanche 10 juillet

L'ami Boileau

   Dans La vie de Racine, écrite par son dernier fils, Louis, auteur de l'édifiant poème La Religion que je n'ai pas lu, cette anecdote si vivante concernant Boileau qui, non content d'écrire ses fameuses satires, avait le talent moins connu de contrefaire les gens, d'emprunter à l'un sa voix, à l'autre sa démarche, ses attitudes, l'éclat de ses yeux. Lisez plutôt :

  Comme il ne voulait pas faire imprimer ses satires, tout le monde le recherchait pour les lui entendre réciter. Un autre talent que celui de faire des vers le faisait encore rechercher : il savait contrefaire ceux qu'il voyait, jusqu'à rendre parfaitement leur démarche, leurs gestes et leur ton de voix. Il m'a raconté qu'ayant entrepris de contrefaire un homme qui venait d'exécuter une danse fort difficile, il exécuta avec la même justesse la même danse, quoiqu'il n'eût jamais appris à danser. Il amusa un jour le roi en contrefaisant devant lui tous les comédiens. Le roi voulut qu'il contrefît aussi Molière, qui était présent, et demanda ensuite à Molière s'il s'était reconnu. "Nous ne pouvons, répondit Molière, juger de notre ressemblance; mais la mienne est parfaite, s'il m'a aussi bien imité qu'il a imité les autres." Quoique ce talent qui le faisait rechercher dans les parties de plaisir lui procurât des connaissances agréables pour un jeune homme, il m'a avoué qu'enfin il en eut honte, qu'ayant fait réflexion que c'était faire un personnage de baladin, il y renonça, et n'alla plus aux repas où on l'invitait que pour réciter ses ouvrages, qui le rendirent bientôt très fameux."

 Lire Boileau pour oublier la vulgarité du siècle. Partir dans la campagne de nos parenthèses à son exemple :

   "Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville
Et contre eux la campagne est mon unique asile,
Du lieu qui m'y retient veux-tu voir le tableau ?
C'est un petit village ou plutôt un hameau,
Bâti sur le penchant d'un lon rang de collines,
D'où l'oeil s'égare au loin dans les plaines voisines.

 

  

3 juin

Pierres (vers et prose)

   Ces notes domestiques échappées au jour le jour de la main distraite d'un grand poète et recueillies au siècle suivant par un érudit, Henri Guillemin, s'efforçant de rassembler tout ce qui tomba de papiers volants des instants ailés de Victor Hugo. Ce volume intitulé Pierres (vers et prose) édité aux éditions du Milieu du monde dans les années 1950. On y lit et ceci et cela.

18 juin 1947.

   Dialogue entendu. Deux petites filles de douze ans.

   - T'es-tu amusée hier chez toi ?

   - Non.

   - Qu'est-ce qu'on a donc fait toute la soirée ?

   - On a lu.

   - On a lu ?

   - Oui.

   - On a lu quoi ?

   - Du Casimir Delavigne

   - Pfff ! On lit du Casimir Delavigne chez toi ! Chez nous on ne lit que du Victor Hugo !

   J'ai entendu cela aux Tuileries de mes deux oreilles.

  La fraîcheur d'âme de ce dialogue sous d'autres frondaisons que les nôtres. Ou encore

  

(1863)

  Je suis un homme qui pense à autre chose.

   Cet "autre chose" d'où est sortie toute son oeuvre.

   Ou encore

  

   Quand j'étais petit, j'ai beaucoup lu. Je me vautrais à même les bibliothèques. J'ai passé mon enfance à plat ventre sur les livres.

   On a envie d'ajouter, "couché dans une nuée de syllabes qui s'efforcent de devenir des phrases". En effet, un peu plus loin cet aveu :

   Des rythmes sont en moi ...

   Des strophes font un bruit d'ailes dans ma pensée.

  Et pendant que je vais, ne lisant plus, rêvant

  Le livre que je tiens s'effare sous le vent.

 

   Le livre est parsemé de notations de cette sorte, pas écrites pourrait-on dire, mais à peine déposées sur la page. Juste ce qu'il faut de délicatesse pour que la page s'en émeuve. Ainsi de cette simple phrase qui vous plonge dans l'éternité du songe :

   Tout bruit écouté longtemps devient une voix.

   En cette époque de tapage médiatique on a tellement besoin de confidence, quand la pensée s'amenuise jusqu'au murmure. 

   Les vrais grands écrivains sont ceux dont la pensée occupe tous les recoins de leur style.

   Le style, le seul vrai sujet, qui permet à un livre de devenir une oeuvre. etc.etc.

  Tout à l'heure, dans une brillante librairie du boulevard Raspail, je me suis retrouvé au milieu d'une foule de classiques grecs et latins rangés sagement sur leurs étagères et l'impression se fit jour en moi en les feuilletant que je feuilletais aussi mon âme, plus ouverte à la page d'hier qu'à celle d'aujourd'hui. Comme si la légende se mêlait à mes ombres et que la Seine, le temps de descendre le boulevard, allait bientôt charrier pour moi les eaux du Tibre. Un curieux sentiment que je ne parviens pas complétement à exprimer. J'y reviendrai. Est-ce une influence des ruines de Vaison-la-Romaine où j'ai passé quelques jours ?

 

Derrière Jean-Yves Paumier et Georges Fargeas

19 avril

A Nantes, une journée

   Quelques images de ce voyage dans ma ville natale pour parler de La fuite en Egypte.

   D'abord à l'Université , présenté par Jean-Yves Paumier, chancelier de l'Académie de Bretagne et Georges Fargeas, président de l'Université permanente. Je discourrais sur l'autobiographie, assisté de mon ami Jean-Marie Williamson qui lisait quelques extraits de mes livres.  Deux heures plus tard, entretien avec une jeune journaliste, Estelle Labarthe, devant les lecteurs de la Fnac.

  Séjour préalable sous un ciel bleu avec des amis chers, dans la presqu'île de mon enfance, Quiberon.

dimanche 10 avril

A propos de l'Erreur judiciaire de Dominique Inchauspé

    Je reproduis ici la note de lecture que j'ai consacrée à l'ouvrage de Dominique Inchauspé, L'erreur judiciaire (PUF) dans le numéro 29 du Magazine des livres.

      L’ERREUR JUDICIAIRE : UN ROMAN DE LA PERPLEXITÉ

    La vérité, cette petite lueur malade d’elle-même, comment l’accroître, la faire grandir ? Qu’elle finisse par dissiper le sombre doute et son cousinage pour parvenir à la clarté éblouissante d’une chaîne de certitudes ? Doninique Inchauspé,  avocat pénaliste et romancier dans son brillant essai L’Erreur judiciaire s’y emploie pourtant avec talent en passant au crible d’une analyse très fine, après  un examen  minutieux des mœurs anglo-saxonnes en la matière et l’énumération réfléchie des différences entre le droit  britannique et le  nôtre, cinq célèbres et ténébreux faits-divers qui défrayèrent, effrayèrent tant les annales judiciaires françaises  depuis l’affaire Seznec jusqu’à celle d’Outreau.

   Où trouver en effet, dans quel pays de la raison, l’indice, la preuve qui permettra de distinguer l’innocent du présumé coupable ou l’inverse ?  A lire à chaque fois l’énoncé terrible des faits (cette entreprise des ténèbres), le cœur vous faille. On ne sait bientôt plus avec le ou les enquêteurs sur quelle planète on erre.  Le temps semble avoir des instants en trop ou en moins. Est-ce encore la terre habitable et ses chemins sans équivoque qui vous mènent en droite ligne d’un point à un autre ou les lieux chavirés d’un globe sans foi ni loi roulant ivre dans la profondeur d’un éther hagard ?  La lune paraît pourtant  toujours  pendue à son exacte  place et de même son royal compagnon, le soleil, néanmoins les troubles événements que ces astres éclairent ne semblent plus relever de leur juridiction. Un crime a été commis. Qui a vu qui ? Et quoi ?  Des enfants ont été détruits aux alentours d’une voie ferrée et c’est l’affaire Dils, un couple a été assassiné dans sa maison de Loire-Atlantique et c’est le crime de la Plaine-Sur-Mer,  on a perdu la trace d’un homme et c’est Seznec et son énigmatique dossier, une victime accuse d’une écriture malhabile de dernier moment son jardinier et c’est…

   A quoi bon continuer, à chaque fois, il s’agit de reconstituer les faits, d’où une enquête préalable de voisinage pour savoir qui par hasard (mais le hasard lui-même a-t-il les mains propres ?)  passait par là au moment terrible où…Mais les éventuels témoignages qui permettent  de cerner  l’ombre de quelques  présences à proximité de l’effroyable forfait sont-ils fiables ? Ne convient-il pas d’en vérifier aussitôt tous les aléas, contradictions, absences éventuelles, omissions ? Ce à quoi s’emploie la police qui assiège de questions redoutables le ou les suspects mis en garde-à-vue.  Et en effet parfois  ceux-ci avouent ! Mais cet aveu est-il recevable,  conduit-il à la preuve irréfutable ? L’irréfutable est-il possible dans ce bas monde ?  Notre perplexité grandit. Quelqu’un parle, mais dit-il le vrai ? Pendant qu’il discourt, son ombre fait le singe, contorsionne peut-être dans son dos autre chose que ce qu’il déclare.  Est-ce à elle qu’on doit passer les menottes ? On croyait tenir une preuve, elle nous  échappe, tel un poisson dans son eau vive. On a bien l’eau, mais  la vérité qui y frétille ?  Et le temps passe, le jour du crime s’éloigne, son heure fatale s’estompe, tout devient abstrait, inconséquent par trop de conséquences. On s’embrouille. Comment remonter le cours des événements ? Aboutir au fait brut,  inintelligible, trouver la raison qui le rendra plausible, du moins explicable, c’est-à-dire plus humain, car parvenir à expliquer innocente d’une certaine façon.  Mais arrivera-t-on jamais justement à expliquer  l’inimaginable horreur ?

       On l’a compris, le passionnant essai de Dominique Inchauspé se lit comme un roman policier, comme une contre-enquête magistrale qui étudie pas à pas le cheminement de ces successives investigations.  Nous rangerons-nous du côté de la défense ou de l’accusation ? Sommes-nous devenus en tant que lecteur le dernier enquêteur ou l’ultime témoin ?  Et l’innocence, qu’est-ce, cette pureté  d’aube ? Et son contraire tassé sur le banc des accusés au tribunal ?Un des mérites de ce livre si parfaitement documenté : vous entraîner dans une procédure complexe  où l’accumulation vertigineuse des doutes rend déjà folle une vérité possible.  Serons-nous avocat ou juge ? A nous de partager ou non les hypothèses de l’auteur, ses convictions intimes. La justice, c’est  justement cette balance de mots départagés par son fléau (le crime) qui pèse d’un côté ou de l’autre, à nous de nous faire une opinion, de trouver le juste équilibre dans ce vibrant plaidoyer qui phrase après phrase cherche son chemin. Ce récit inlassable d’une justice qui tarde à se débarrasser de ses ombres est une des qualités évidentes de cet essai.   Loin de vous encombrer de ses certitudes, l’auteur vous expose du mieux qu’il peut  les faits.  A vous en bon détective  de les flairer, de vous forger des convictions. Après tout un criminel, c’est un  enfant de la nuit et le jour  peut-il être déclaré  responsable  de sa nuit, quand celle-ci déborde du  lit, et ose s’aventurer chargée de ses abominations  dans le clair matin?

 

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