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Blog-notes
Au jour le jour (avec quelques pauses), ce qui me passe par la tête, ce que je lis, je vis ...
dimanche 13 juillet
Télévision
Le Tour de France, le tour de mon enfance, cette nuée de jeunes gens qui, tête dans le guidon, s'efforcent d'arriver vainqueurs à l'étape et le pays inconnu connu qui s’éparpille sur leurs flancs, cette contrée des bas-côtés, profilée en châteaux, en vallées plongeantes, en promontoires rocheux, et la robe des plaines qui s’étale, et le village rassemblé au bord de la route, autour de la foi de ses vieux clochers. Je suis vieux, et pourtant ma jeunesse pédale toujours derrière le peloton. Il y a des échappées souvent perdues d’avance, qu’importe ! Les heures passent, les bois qui s’enténèbrent (c’est leur vocation) justement s’éclaircissent au passage des coureurs. Grâce à eux, il n’y a plus de forêts inintelligibles. J’entendrais presque la joyeuse fanfare des hautes futaies. A qui cette maisonnette entrevue en passant ? Et le loquet de ce jardinet égaré par l’ivresse de ses tomates rouges de confusion qui se soulève encore tant fut forte la hâte du jardinier a se précipiter au dehors pour voir la course. Un pays en fuite et cependant toujours présent dans ses splendeurs. Le ciel et la terre et la route en lacets et l’âme qui se délace, délasse. On monte, on descend, on a changé de braquet. Toulouse est déjà loin qu’ on passa la veille, on approche des Pyrénées, la neige des sommets s’en affole-t-elle ? Il va pleuvoir, du vent vous pousse dans le dos. Oui, nous franchirons la ligne d'arrivée en premier avec le plus « vite ». Le Tour de France, un pays qui sort de l’horizon pour qu’on le dévisage. Retenons le mystère qu’espacent ses champs clos, l'énigme de ses lointains. Un chemin s’élève en point d’interrogation, un ruisseau gazouille de tant de mots perdus depuis sa source et l’emphase des fleuves que les coureurs traversent simplement pour se dégourdir les jambes. Ah, j’en aurais tellement à dire sur le Tour de France ! Sur l’émotion qu’en moi il provoque.
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4 juillet
Apprendre à tourner la page
L'on me dit parfois que la littérature serait en péril, que la grande masse du public s'en détournerait. Mais qui peut se détourner de la vie intérieure? Le style, cette manière de soulever le loquet de la réalité pour y découvrir ce qui s'y cache intéressera toujours les noctambules du jour. Certes le plus grand nombre s'assemblera autour de ces chiffons de papier que le moindre lieu commun noircit, parcourra avec satisfaction la galerie d'horreurs des bêtises d'une époque, c'est-à-dire les best sellers . Qu'y faire? Mais les âmes rares, les acrobates de l'horizon sauront bien dépêtrer l'œuvre véritable des illusions verbales à la mode. Un de mes amis, grand éditeur, me disait autrefois (il y a des siècles) que lorsqu'une fiction rencontre immédiatement son public, c'est mauvais signe pour la nouveauté de sa narration, que toute œuvre de qualité doit être peu à peu apprivoisée. Que l'inventivité, c'est du sauvage et qu'à force de marcher dans la forêt profonde de son être on finit par apercevoir les grandes clairières où chacun s'assoit dans sa vérité, celle de l'œuvre qu'il découvre. Tout dépend donc du talent du lecteur. Il y a de grands interprètes en musique. Pourquoi n’en existerait-il pas aussi en littérature ? A force de pianoter entre les marges, de violoner le mot, la phrase, d’entendre le bruit sourd des substantifs, de s’alléger de la valse des adjectifs, ne finit-on pas par pénétrer dans des mondes dont les astres n’ont pas encore été dénombrés ?Plaisir de la lecture ! Je reviens de Bologne. Paris me guérira-t-il jamais de cette ville poétique ? Ouvrir l’une de ses portes, c’est tellement s’égarer en soi, entendre l’être intime qui nous bouge. Au bout de la rue, celle que m’ouvre ma rêverie, le bruit italien de mes pas sous un ciel chimérique que percent de nombreuses tours. Cette cité autrefois en possédait une centaine. Je leur invente des marches supplémentaires où je me tiens. Bologne, c’est un livre de pierres dont on ne parvient pas à tourner définitivement la page.
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Nature morte
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mercredi 25 juin
Retour
Après un surprenant voyage à Bologne, ville de mes ancêtres maternels, je me retrouve chez moi, triturant mes quelques livres familiers, les prenant en long en large et en travers, lisotant au hasard. Aujourd’hui la correspondance d’Etienne Pasquier, un contemporain de Montaigne. En particulier cette lettre où il s’exprime sur l’auteur des Essais : En voici quelques passages : "Il était personnage hardi, qui se croyait, et comme tel se laissait aisément emporter à la beauté de son esprit : tellement que par ses écrits il prenait plaisir de déplaire plaisamment. De là vient que vous trouverez en lui plusieurs chapitres dont le chef ne se rapporte aucunement à tout le demeurant du corps, fors au pied, je veux dire aux dix ou douze lignes dernières du chapitre ou en peu de paroles, vers un autre endroit ; et néanmoins le chapitre sera de douze feuillets et plus. Tels trouverez-vous ceux dont les titres sont : l’histoire de Spurina, des Coches, de la Vanité, de la Physionomie, de la Ressemblance des enfants à leur pères, des Boiteux, et sur tous, celui des Vers de Virgile, qu’il pouvait à meilleur compte intituler Coq à l’âne, pour s’être donné pleine liberté de sauter d’un propos à l’autre, et ainsi que le vent de son esprit donnait le vol à sa plume. Plaisir de ces vieilles lectures pour oublier le chant du coq du présent, la vulgarité ambiante, Etienne Pasquier dans la même lettre écrit plus loin : « Et quant à ses Essais (que j’appelle chefs-d’œuvre), je n’ai livre entre les mains que j’aie tant caressé que celui-là. J’y trouve toujours quelque chose à me contenter. C’est un autre Sénèque en notre langue. » De même pour moi qui considère les Essais comme un livre d’heures, une façon de compulser les instants, de s’envoûter de leur richesse, de s’inventer le roman de son voisinage. Récemment un de mes amis s’est absenté des vivants et j’en reste très touché. Son prénom, Pierre, et c’était un écrivain français. Et Pasquier reprend à propos de son ami Montaigne : « Il mourut dans sa maison de Montaigne, où lui tomba une esquinancie sur la langue, de telle façon qu’il demeura trois jours entiers plein d’entendement, sans pouvoir parler. » Fragile destin ! Une autre fois je reparlerai de mon voyage à Bologne.
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dimanche 25 mai
Archéologie
En cette époque où sévit toujours, hélas, sur les ondes le critère de Panurge : classement des livres selon leurs ventes, des films par leur nombre d'entrées en salle (à quand le livre qui ne se vend pas ? le film génial qui écarte ses spectateurs ?), enfin, un miracle, à la première page du journal Le Monde, à la date du 16 mai 2008, cette tête de César repêchée dans le fin fond du Rhône, dans le fin fond du temps, et qui revoit soudain le jour, l'aube des surfaces. On en oublierait presque, à considérer ce visage de pierre qu'une ombre de malice rend si spirituel, toute la misère de la planète. On lit l'étonnement du conquérant des Gaules de se retrouver ainsi à portée de nos yeux. On rêve d'autres nouvelles de ce genre pour défrayer nos âmes, les sortir de la gangue du lieu-commun, du people où se complaît tant le siècle. Ainsi, en cette période du festival de Cannes, le mot paillettes qui revient sans cesse à nos oreilles, le mot déjanté pour exprimer un accent plus personnel, etc, etc. César nous dévisage. Comment lui rendre compte de nos jours : le tribunal de ses yeux paraît si impitoyable ? Des trouées poétiques de cette espèce manquent dans la presse.
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mardi 6 mai
Déménagements
A force d'ouvrir des livres comme des portes, des portes du temps parfois depuis longtemps verrouillées, ce Traité des synonymes françois de feu l'abbé GIRARD (1753) qui m'émeut dans tous ses mots, tant on a l'impression d'y entrer par effraction, d'y surprendre des significations endormies qu'on réveille à peine le temps d'une lecture. Deux siècles et demi déjà que la clé n'a pas tourné dans la serrure de la page de garde. "C'est par l'humeur qu'on est gai", écrit le regretté abbé Girard. Et qui ne sent ici planer avec cette évidence toute une époque qui gesticule autrement que la nôtre et dont il ne serait peut-être pas si vain (d'un point de vue romanesque) de vouloir archiver les échos. De toute façon voici l'extrait in extenso, consacré à gai. enjoué. réjouissant. "C'est par l'humeur qu'on est gai, par le caractère d'esprit qu'on est enjoué, et par les façons d'agir qu'on est réjouissant. Le triste, le sérieux et l'ennuyeux sont précisément leurs opposés. Notre gaité tourne presque entièrement à notre profit; notre enjouement satisfait autant ceux avec qui nous nous trouvons que nous-mêmes; mais nous sommes uniquement réjouissants pour les autres. Un homme gai veut rire. Un homme enjoué est de bonne compagnie. Un homme réjouissant fait rire. Il convient d'être gai dans les divertissements, d'être enjoué dans les conversations libres, et il faut éviter d'être réjouissant par le ridicule." Pourquoi certains mots font-ils davantage rêver que d'autres : "bonne compagnie", par exemple qui ne cesse de s'éteindre en moi. C'est comme une autre langue, du français perdu qu'on essaye à nouveau de réentendre. Relire, écouter, écouter, relire par la grammaire de l'oreille. Les mots ne s'achèvent pas vraiment, chaque phrase se prolonge à l'ombre de ce qu'elle vient d'énoncer.
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